Mar 17, 2022 | Analyse

Étude TAPAS : comment Open Food Network – CoopCircuits et les plateformes coopératives redonnent du sens à l’économie numérique

 

 

La crise sanitaire a dopé la croissance de l’économie numérique. Les mutations des modes de production et de consommation, déjà observées avant la pandémie, ont été accélérées par les confinements et les contraintes de déplacements. On le sait aujourd’hui : les géants du capitalisme digital, GAFAM en tête, en ont largement profité. Mais les débats sur le « monde d’après » ont aussi placé sous les projecteurs des acteurs qui poursuivent d’autres objectifs que la simple recherche du profit. Pour autant, lorsque vous naviguez sur le web collaboratif, faites-vous spontanément la différence entre les uns et les autres ? Percevez-vous toujours ce qui distingue une entreprise gérée dans une logique purement lucrative, d’une plateforme coopérative ou associative dotée de finalités d’intérêt collectif ou général ? Une recherche intitulée TAPAS, pour There are platforms as alternatives, nous aide à y voir plus clair en mettant en lumière les plateformes qu’elle qualifie de « substantives ». Le rapport qui en est le fruit nous livre également des pistes stimulantes pour favoriser le développement de celles-ci, à travers un renouvellement de l’action publique. Regardons tout cela de plus près.

Plateformes et web collaboratif : une ambiguïté à lever

 

Qu’est-ce qu’une plateforme numérique ?

 

Pilotée par Corinne Vercher-Chaptal, de l’Université Sorbonne Paris Nord, l’étude TAPAS a mobilisé des spécialistes en gestion, économie, sociologie et droit. Pour la réaliser, l’équipe a analysé les pratiques de gouvernance, modèles technologiques et économiques de 7 plateformes alternatives, parmi lesquelles Open Food France — CoopCircuits.

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, commençons par préciser de quoi nous parlons. Popularisé en 2011 par l’entrepreneur Tim O’Reilly, le terme plateforme décrit des formes variées de systèmes techniques et d’acteurs économiques. Que l’on parle de médias sociaux, d’espaces virtuels de transactions de biens et services ou de moteurs de recherche, les plateformes présentent 3 caractéristiques communes :

  • Elles proposent un processus de mise en relation entre différentes catégories d’acteurs. Par exemple, dans le cas d’Uber, des chauffeurs et des clients. Ou des vendeurs et des acheteurs dans celui d’Amazon. Ou encore, des producteurs et des consommateurs, à l’image de CoopCircuits.
  • Ce processus repose sur une infrastructure logicielle qui assure une coordination.
  • La plateforme permet à l’entreprise qui la détient de créer et de contrôler un marché tout en externalisant un certain nombre d’éléments : le plus souvent les actifs productifs et le travail. Ainsi, une société comme Airbnb ne possède aucune propriété, et Uber aucun véhicule.

L’économie substantive, un contre-mouvement nécessaire face à la marchandisation du web collaboratif

 

Nombre de plateformes sont assimilées à l’économie dite collaborative, au sens où elles permettent un échange de pair-à-pair et valorisent le partage des biens et services, plutôt que leur propriété. Mais les auteurs de TAPAS relèvent d’emblée une ambiguïté dans cette notion :

« D’un côté, se revendiquent de l’économie collaborative de puissantes entreprises plateformes qui cherchent à capter et à s’approprier des volumes de plus en plus importants de données privées pour dégager des niveaux élevés de profit ; de l’autre côté, on trouve des plateformes collaboratives qui placent le partage et la solidarité au cœur de leur modèle de développement et tentent de s’émanciper des principes purement marchands et/ou lucratifs pour mieux répondre à des finalités sociales et environnementales. Entre ces deux pôles, se décline une pluralité de pratiques et de modèles de plateforme, pluralité que le cadre de l’économie collaborative peine à saisir. »

De fait, les dérives du web collaboratif et l’uberisation de la société sont aujourd’hui abondamment documentées. Exploitation des données personnelles des usagers, désintégration du travail et de la protection sociale, captation de la valeur créée : autant de pratiques dénoncées chez des acteurs qui ont acquis une position dominante.

On le voit, la référence à l’économie collaborative entretient des malentendus plus qu’elle ne nous aide à cerner les différences entre les acteurs en présence. Les chercheurs de l’équipe TAPAS ont donc inscrit leur approche dans une autre perspective : celle de l’économie « substantive » conceptualisée par Karl Polanyi. Au siècle dernier, ce penseur hongrois a montré que contrairement à une vision entretenue par le néo-libéralisme, le marché n’est pas la forme de production et de circulation exclusive des biens et services économiques. Selon lui, celui-ci coexiste avec d’autres principes :

  • la réciprocité, qui favorise la solidarité ;
  • la redistribution, assurée par des instances centrales (comme le pouvoir politique) pour répondre aux besoins ;
  • l’administration domestique des moyens de production, c’est-à-dire par la famille ou par une communauté plus ou moins large.

Polanyi assimile ces principes à des piliers de la vie sociale : ils en sont la substance. Mais il constate qu’ils sont érodés par un mouvement historique de marchandisation et de dérégulation. Pour désigner ce phénomène d’autonomisation de l’économie vis-à-vis de la société, l’économiste parle de « désencastrement ». Il voit ce dernier comme une menace, d’où la nécessité d’un contre-mouvement de « réencastrement », afin de reprendre le contrôle de l’économie et de notre destin collectif.

 

 

4 caractéristiques essentielles qui font des plateformes substantives des alternatives au modèle 100 % marchand

 

 

Pour l’équipe de TAPAS, le cadre de Karl Polanyi, forgé afin de décrire l’émergence et les évolutions du capitalisme depuis le 19e siècle, garde sa pertinence pour penser le capitalisme de plateforme et ses alternatives. Les 7 plateformes étudiées dans le rapport prolongent pour certaines le mouvement du logiciel libre et des communs numériques, tandis que d’autres s’inspirent plutôt de la tradition coopérative. Mais les auteurs font l’hypothèse qu’elles participent toutes de l’économie substantive, en opposant des contre-modèles à la marchandisation du web collaboratif. 4 caractéristiques essentielles les différencient des acteurs dominants.

 

1. Des réponses à des enjeux d’intérêt collectif ou général

Les plateformes substantives se distinguent tout d’abord par leur finalité, qui est de répondre à des enjeux d’intérêt collectif, parfois d’intérêt général. Il s’agit par exemple du développement de solutions de transport solidaires, de la valorisation du patrimoine vivant, ou encore de la défense des droits et intérêts des livreurs à vélo.

Ainsi que le relève le rapport dans son analyse de notre projet, la finalité d’Open Food — CoopCircuits est de « réduire les émissions de gaz à effet de serre en raccourcissant les circuits de distribution et en favorisant la vente de produits agricoles respectueux de l’environnement. Cela va de pair avec la notion de bien manger, en tablant sur la meilleure qualité des produits provenant de petites exploitations locales. La finalité environnementale s’articule à des enjeux sociaux, puisque le projet vise à améliorer les conditions de vie des agriculteurs en les rendant moins dépendants d’un système agroalimentaire dominé par de gros acteurs capables d’imposer des rémunérations faibles et des pratiques standardisées. Cette lutte contre la précarité des fermiers prend forme à travers la multiplication des circuits courts, visant ainsi à “court-circuiter” le système de distribution centralisé. »

Ajoutons que chez Open Food – CoopCircuits, nous ne voulons pas seulement faire vivre une alternative au système classique. Nous souhaitons contribuer à un changement d’échelle pour faire des circuits courts la nouvelle norme du commerce et de la distribution.

 

2. Une gouvernance ouverte associant une pluralité d’acteurs

Le capitalisme de plateforme se caractérise par une gouvernance verticale. Les règles qui encadrent le développement des services ou des produits ainsi que les mécanismes de marché y sont déterminés par les seuls propriétaires de l’entreprise. À l’opposé, les plateformes substantives mettent en œuvre une gouvernance démocratique, associant une multiplicité d’acteurs. C’est là un élément cardinal dans la poursuite de leurs objectifs d’intérêt collectif ou général.

Ainsi, l’étude TAPAS souligne « la place de la délibération collective qui favorise le décentrement et ouvre sur des capacités à saisir l’intérêt collectif ou général. En délibérant sur la nature des besoins et les manières de les satisfaire, la diversité des acteurs impliqués dans l’activité de la plateforme se donnent les moyens de dessiner une trajectoire éthique, de rattacher l’activité déployée à l’intérêt collectif-général. La rationalité substantive permet de ne pas dissocier la question économique (de satisfaction des besoins) de la dimension politique (de délibération collective) qui conduit à donner le sens du projet. »

Les auteurs constatent par ailleurs qu’à l’instar de CoopCircuits, les projets étudiés sont souvent constitués en sociétés coopératives d’intérêt collectif (SCIC). Cela signifie que les plateformes sont gérées dans le cadre d’une propriété partagée avec les parties prenantes du projet :

« En réponse au modèle dominant, les promoteurs du coopérativisme de plateforme émettent une proposition radicale : mettre les plateformes entre les mains de leurs propres travailleurs et leurs usagers. Cette revendication part du constat que si les plateformes collaboratives ont certes démocratisé les échanges de biens et de services en facilitant l’accès de millions d’utilisateurs à de vastes espaces électroniques de mise en relation, elles n’ont pas pour autant poussé le modèle jusqu’au partage de la propriété de ces plateformes et, au-delà, à une répartition équitable de la valeur ajoutée générée sur ces plateformes. Ils proposent ainsi un modèle alternatif dont le présupposé est que la réappropriation collective des outils de production et de transaction par les travailleurs est une garantie de plus grande justice économique, et permet de s’assurer que la plateforme sert bien les intérêts de ses utilisateurs. »

3. Un « commun », logiciel en accès libre mutualisé pour un développement autonome par des communautés

En tant que ressource technique, la plateforme substantive est conçue comme un « commun », c’est-à-dire un logiciel en accès libre mutualisé par différentes structures ou communautés. Celles-ci peuvent s’en emparer de manière autonome pour l’adapter au développement de leur activité. Open Food s’inscrit dans cette approche, « avec la volonté de développer une ressource ouverte gouvernée par sa communauté d’usagers, de manière transparente », ainsi que l’affirme le rapport TAPAS.

Il remarque également que notre plateforme lutte contre les pratiques qui enferment les utilisateurs en capturant leurs données et en rendant difficile leur récupération et leur utilisation dans d’autres systèmes. Pour CoopCircuits, le respect des données personnelles est un engagement militant ! Nous travaillons aussi au quotidien sur « l’interopérabilité », c’est-à-dire la capacité de nos systèmes numériques à partager des données pour faciliter la vie des producteurs, organisateurs de circuits courts, et acheteurs de ces circuits courts.

 

4. L’échange marchand mis au service de la réciprocité

Autre singularité essentielle des plateformes substantives : elles relèvent de principes économiques pluriels, mixant des ressources d’origines multiples pour créer des modèles économiques soutenables et solidaires. Elles peuvent s’inscrire dans un marché, mais cela n’est pas une fin en soi et les revenus ainsi dégagés servent l’amélioration et la viabilité de la plateforme, non les profits de quelques-uns.

La structuration de notre plateforme reflète cette hybridation d’une sphère marchande et d’une sphère non marchande. Ainsi, l’équipe de recherche constate qu’elle articule 2 entités complémentaires : d’un côté la structure commerciale CoopCircuits, « qui devient le distributeur officiel de la solution Open Food Network en France, habilité à utiliser la marque et se revendiquer comme affilié au réseau OFN ». De l’autre, l’association Open Food France, « qui continue d’opérer en tant qu’interface nationale avec les développeurs du logiciel global et dont la vocation est de promouvoir les circuits courts en France. »

Le rapport TAPAS note que « cette scission vise à pouvoir continuer à percevoir des subventions sur les activités d’intérêt général, et pouvoir facturer et mettre en place un modèle économique pérenne pour les activités d’intérêt collectif. Les deux structures sont cependant amenées à coopérer étroitement, l’association devenant sociétaire de la SCIC et la SCIC s’engageant à allouer une partie de ses revenus pour contribuer au financement des communs qu’elle utilise, via l’association ou via des paiements directs à l’équipe globale Open Food Network. » 

De plus, nous nous différencions des acteurs dominants du secteur « par une grande accessibilité via une très faible commission sur les ventes, une absence de but lucratif et une gestion démocratique par les principaux utilisateurs. Ces caractéristiques rapprochent l’initiative des valeurs et pratiques de l’ESS (économie sociale et solidaire), bien qu’Open Food Network n’impose pas à ses instances nationales de formes juridiques non lucratives. »

Pour plus de détails sur ce qui nous distingue des autres plateformes de e-commerce dédiées aux circuits courts, visitez la page dédiée à nos offres et tarifs.

Comment asseoir le développement des plateformes substantives ?

 

Des fragilités intrinsèques

On le voit, les singularités des plateformes étudiées dessinent donc un horizon d’émancipation des principes purement marchands. Elles permettent le développement de liens de solidarité et la défense de l’intérêt général dans le champ numérique. Ainsi, au sens de l’approche de Karl Polanyi, elles contribuent bel et bien au réencastrement de l’économie dans la société.

Cependant, le rapport TAPAS n’élude pas les fragilités des plateformes substantives. Le constat est fait que « la valorisation de la valeur – environnementale et sociale – produite par les plateformes substantives, qui n’a pas été exclusivement conçue et formatée pour le marché et ses exigences, demeure une difficulté. »

Ainsi, le bénévolat s’avère souvent une ressource clé. Il permet la production d’un commun qui alimente la création de valeur au sein de la sphère marchande de l’activité. En retour, cette dernière finance partiellement la production du commun.

Mais « la fragilité du modèle économique retarde la dynamique de professionnalisation et la création d’emplois salariés », notent également les auteurs. Dans ce contexte, le risque est que le bénévolat, « qui apparaît comme un élément favorable à la gouvernance des plateformes substantives, finisse par occuper une fonction de substitut incontournable. »   

Dans une économie numérique dominée par des plateformes à visées lucrative et oligopolistique, la question des modèles économiques pouvant permettre le développement des plateformes alternatives reste donc posée.

 

Des pistes de développement à travers un renouvellement de l’action publique

Avant d’imaginer comment soutenir notre modèle, rappelons d’abord que nous jugeons essentiel d’instaurer une régulation volontariste des plateformes capitalistes. Nous l’avons affirmé lors de notre audition au Sénat en mai 2021 et le sujet est également abordé dans l’étude TAPAS.

Cependant, la dernière partie du rapport a aussi le mérite de formuler des propositions pour un renouvellement de l’action publique : « Le déverrouillage de l’état de fragilité qui, aujourd’hui, caractérise les modèles de plateformes substantives impose notamment de se demander comment faire “socialement” reconnaître le caractère décalé ou “disruptif” des plateformes substantives (…) L’action des plateformes substantives contribue à faire émerger ce qui pourrait constituer des nouvelles catégories d’actions publiques co-construites, et permettant de répondre à de nouveaux besoins liés aux crises écologique, sociale et sanitaire. En ce sens, les municipalités ou les collectivités locales et territoriales peuvent certainement s’emparer de ces questions et, au sein ou hors de SCIC dédiées, jouer le rôle attendu de tiers contributeurs. »

Les préconisations sont trop techniques pour être détaillées ici (vous pourrez les découvrir en téléchargeant le rapport plus bas), mais exposons quelques grandes lignes :

  • La prise en compte des plateformes substantives dans l’élaboration des politiques publiques territoriales. Pour les chercheurs, « des concertations dédiées au rôle des plateformes substantives dans le développement des territoires pourraient nourrir les instruments de planification des objectifs de développement des collectivités territoriales issus des dernières réformes de décentralisation. »
  • L’amplification de l’ouverture des marchés publics aux critères sociaux et environnementaux. Actuellement, le constat est dressé d’une difficulté pour les acteurs de la commande publique à connaître et rencontrer les entreprises qui présentent des « atouts » environnementaux et/ou sociaux, qu’eux-mêmes ont du mal à valoriser.
  • Un accompagnement à la professionnalisation et à la sécurisation des travailleurs des plateformes substantives.

Ces pistes viennent compléter le rapport « Plateformes coopératives : des infrastructures territoriales de coopération » publié par La Coop des Communs, dont fait partie CoopCircuits, et que nous vous invitons également à lire !

 

Pour aller plus loin : 

Présentation de l’étude TAPAS par Corinne Vercher-Chaptal

Découvrir les autres plateformes étudiées dans le rapport TAPAS :

Article rédigé par Julien Hagendorf

Illustrations : Pixabay (par Geralt et Erbs55)

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